Damso et sa Batterie faible certifiés disque d’or, tournée réussie pour Caballero & JeanJass, succès critique pour Zombie Life de Hamza et plusieurs dates de tournée en préparation pour Roméo Elvis. Retour sur les artistes belges de l’année 2016 qui fût une année à succès pour la scène rap du plat pays.

Une dizaine d’années après l’apparition des artistes Street Fabulous, qui se sont reconvertis dans la production, de Spn, qui nous a laissé Stromae en héritage, de James Deano, maintenant comédien et de Gandhi, seul toujours à bord du navire Rap belge, une autre vague de rappeurs belges, surtout bruxellois, fait une percée significative sur la scène hip-hop francophone. Paris n’est pas si loin et Bruxelles arrive. Focus sur Roméo Elvis, Hamza, Caballero & JeanJass et Damso.

Gandhi

Sentant la mode de la trap s’essouffler, Roméo Elvis fait un pari gagnant en laissant la production de son EP Morale, sorti au printemps 2016, à Le Motel et à ses instrus aériennes. Transportés par les mélodies envoûtantes de ce beatmaker, il ne nous reste que nos oreilles pour écouter les paroles et deux constats s’imposent à nous: Elvis est fier de sa ville et Roméo sait écrire. Dans l’orbite de l’Or du Commun, de Caba et du double J, Roméo descend tout droit de la lignée des rappeurs au flow laidback initié par Rakim et magnifié par Snoop Dogg. Cette nonchalance nous accroche et nous fait écouter ses paroles avec d’autant plus d’attention. Lyriciste, il est témoin d’une jeunesse bruxelloise qui traîne ses baskets en quête d’un nouveau rêve

Il est vrai que Vis-El est un bosse tard, à défaut d’être gracié // Il amasse quelques dollars mais va repartir à pied // Comme la plupart de ses potes students // Un peu de sous mais pas le job du siècle // Ni de quoi se propulser

ou

Aucunement intéressé par l’avenir, à part pour la musique // Et pour l’instant, on peut dire que ça marche // Mais on devra courir pour éviter de devoir faire la manche // Même si c’est pas tout de suite et un peu trop romancé

Roméo possède cependant un côté plus festif exprimé dans ses Bruxelles arrive, Tu vas glisser et d’autres. En somme un artiste bicéphale qui promet encore de beaux jours. Déjà récompensé pour son EP Morale et pour ses performances en 2016, on attend avec impatience son prochain EP Morale 2 qui devrait sortir début 2017.

Roméo Elvis

Hamza nous mange les oreilles à toutes les sauces. Talentueux et prolifique, il participe pour une grosse part à la production de ses beats. Eclectique, il nous joue un peu de trap, un peu de dancehall. Friand d’autotune mais malin, il ne nous impose pas ce pastiche trop entendu dans le rap français qui consiste en un mélange de hip-hop et de musique gitano-espagnole. Remarqué sur la toile, ce rappeur assume totalement son héritage venu tout droit d’Atlanta et de ses black countryboys comme Young Thug usant très aisément de l’autotune sur de la trap mélodieuse et, dans ses clips plutôt bien réalisés, sautillant sur les battements de la caisse claire. Après la sortie couronnée de succès d’une mixtape, H-24, fin 2015, Hamza a de nouveau marqué des points sur la scène francophone avec Zombie Life sorti en 2016. Il ne s’en cache pas, ses chansons sont faites pour divertir.

Zombie, zombie, zombie // Fonce-dé comme un zombie // J’y vais comme un zombie //J’aime cette life de zombie

Par ce choix, il incarne une autre facette de cette génération née dans les années 90, celle qui veut s’oublier dans une bouteille de Hennessy (ou plutôt de Jack) les jeudis, vendredis et samedis soirs et se rêver au sommet de sa gloire à parler monnaie, propriétaire de voitures rapides et enchaînant les conquêtes amoureuses/sexuelles, bref cette génération élevée par 2pac, 50 cent et le Kanye West d’après 2008. Père Noël est arrivé en avance cette année et nous a laissé la mixtape en écoute gratuite Santa Sauce de Hamza sous l’arbre SoundCloud ce 24 décembre avec un Hamza toujours très pointu sur ses instrus. Une écoute qui pourrait faire bouger des têtes pendant les fêtes.

Hamza

Caballero et JeanJass ou la renaissance musicale. Ce Bruxellois et ce Carolo, trop amoureux du hip-hop, ne pouvaient pas se permettre de ne pas participer à ce renouveau musical qui souffle sur le rap francophone depuis le succès des membres de l’Entourage et de leur entourage. JeanJass, beatmaker aux multiples influences, dont jazz, et Caballero qui avait déjà sorti un EP avec Lomepal, Le singe fume sa cigarette, mais surtout avec DJ Lo’ à la prod, beatmaker de 1995, ont bien fait de se réunir, et pour notre plus grand bonheur… merci beaucoup! Mais ce qui est d’autant plus intéressant c’est que dans leur album Double hélice sorti en 2016 ils ne se limitent pas à des beats hérités du rap new-yorkais des années 90 (ce qui n’aurait pas déplu à l’auteur de cet article) mais font également leur les tendances actuelles comme la trap ou le cloud rap. Paroles travaillées et humour présent de bout en bout, ce projet qui est la rencontre de deux artistes a atteint le top 20 des ventes en Belgique, ses auteurs ont d’ailleurs été récompensés à leur tour d’un Award de la Sabam. Lyriciste de talent et technicien capable d’adopter mille et un flows Caba, également dans l’orbite Don Dada (Label fondé par Hologram Lo, Alpha Wann et Marguerite Du Bled), rappe sa ville depuis au moins 2013 et la filme aujourd’hui dans ses clips. Nonchalant mais mordant, le double J et son érudition musicale donne lui une voix à la “province” belge. Souvent drôle et parfois grave, ce mélange d’ego trip et d’autodérision (signature de leur belgitude?) que nous apporte les deux artistes représente, en plus de la proximité avec Elvis et son public, une facette supplémentaire de la jeunesse bruxelloise, celle un peu plus insouciante qui a découvert le hip-hop plus récemment et qui arrive à apprécier sa musicalité et, parfois, sa légèreté. Commencée fin octobre et terminée début décembre, la campagne plus que réussie de crowdfunding (KissKissBankBank.com) des deux artistes va leur permettre de créer leur propre studio, appelé Studio Planet, situé à Bruxelles. Force à eux et de longues années pleines de succès, c’est tout ce qu’on peut leur souhaiter.

Damso

Damso est sans conteste devenu le prince du rap belge. Validé par Booba qui est, qu’on le veuille ou non, le padre du rap game francophone (pour parler comme certains), Damso a, comme Moïse en son temps, séparé les eaux de la mer rouge pour atteindre la Terre promise parisienne. C’était déjà le cas à l’époque de Brel, ça l’est toujours aujourd’hui, la capitale du monde culturel francophone c’est Paris. En plaçant un couplet plus que remarqué dans le Pinocchio de Booba sorti fin 2015, Damso ne pouvait pas ne pas être prometteur pour l’année qui suivait et la promesse fût au rendez-vous. Quelques semaines plus tard, Débrouillard et son clip sortent et confirment le talent de Damso pour l’écriture. Univers sale et coeur sombre ce Bruxellois est un mélange entre Gandhi (le Bruxellois pas l’Indien) et Booba mais avec sa propre plume, rien d’étonnant à ce qu’il soit devenu un artiste 9.2i (label de B2o). Ensuite est venu BruxellesVie, véritable hymne depuis, qui est sorti peu après les attentats du 22 mars, morceau dans lequel il souhaite redonner une belle image de la capitale belge devenue pour beaucoup le berceau mondial du terrorisme

Ferme ta g***** journal télévisé // le monde entier s’est fait Daeshiser

Si Damso Dems ne manque pas de filmer les beaux endroits de BX, il inclut également Shay, autre artiste bruxelloise du 9.2i, et Caballero dans le clip. Une fois reconnu la capacité de Damso à écrire et à lâcher des punchlines on pouvait s’arrêter… mais son album Batterie faible, sorti en juillet 2016, nous montre qu’il n’est pas qu’un rappeur sachant jouer de son stylo sur quatre lignes et une prod trap, il est également capable, comme Caba, de varier les flows et les instrus, plus rapides ou plus douces, la cadence de ses paroles s’adapte à la situation. Et en observant Damso dans des freestyles et autres lives on se rend compte qu’il n’a même pas encore révélé tout de sa technique. Conteur, il est également capable d’écrire un texte racontant une histoire en plus de 140 caractères, voire en une chanson entière comme dans Amnésie ou Autotune, ce qui manquait cruellement au rap dit “thug” depuis un moment. Damso représente le nouveau visage de la Bruxelles noire. Héritier à sa manière de Gandhi, Damso et son entourage (dont Dolfa) incarnent le quotidien d’une partie des Noirs de Bruxelles. La débrouillardise, les sapes, les locks, les femmes, et la Gordon, tout y est mais les bandes urbaines ne sont plus présentes et les joints de beuh sont plus nombreux. Là où G.A.N. n’avait pas réussi à conquérir la France (ce qui n’était peut-être pas son ambition), Damso remplit sa mission avec succès. Gandhi, trop précis dans ses Péripéties, et dans Le dernier 55, a touché des centaines de Bruxellois mais ne s’est pas fait comprendre des jeunes venus d’ailleurs, Damso, malin fait des références discrètes au quotidien des renois de BX et des jeunes bruxellois en général, en évoquant le Bloody, Mère Malou ou la 12/12 ou même en parlant du Congo, dont beaucoup d’entre nous sont issus, dans Graine de sablier. Il choisit de ne pas inclure de mots en arabe ou en lingala sachant qu’il aurait exclu, de fait, une partie de ses potentiels auditeurs. Il fait également attention aux lieux qu’il cite et aux nombres. Calcul réussi pour le nouveau prince de la ville puisque Bruxelles et Paris se sont mis d’accord et l’ont fait disque d’or.

Caballero & JeanJass

Plus pointilleux sur les paroles ou sur les prod que la moyenne de leurs voisins français, ces rappeurs donnent une raison de plus aux Belges de se sentir fiers de venir d’ici, raison pour laquelle on les soutient (parfois, il est vrai, après avoir vu la France le faire). On leur souhaite au moins un succès aussi grand pour l’année 2017.

Merci à ces Belges de rapper nos vies. Merci à ces artistes de rapper notre ville #BruxellesVibre

 Jésus Isa Ngen